Fév 25 2018

La danse de la vie

Texte inspiré par la rencontre avec Caroline Blanco en février 2018 à Paris

Tel un inspire, la vague de la vie vient caresser le rocher que je suis, avec douceur, avec fougue ou encore avec force. Il n’y a rien que je puisse décider par moi-même, car c’est elle qui décide. C’est elle qui est porteuse de ce qu’elle dépose en moi, idée, élan, envie, humeur, émotion, pensée, inspiration. C’est elle qui décide de l’intensité, de la durée, de la texture, du goût, elle décide de tout. Moi, je me contente de vivre ce mouvement et de croire que tout ça est ma création, à moins que cela ne fasse pas mon affaire, alors j’imagine que c’est la faute des autres, de mon karma ou de la faute à pas de chance… Quand la vague arrive, il n’y a pas un « je » qui appuie sur un bouton pour que cela se produise, pas plus que l’artiste ne commande ce moment de grâce de l’inspiration. Il n’y a qu’un mouvement de la vie qui me traverse et qui me fait être, penser et agir de telle ou telle manière.

Puis, tel un expire, la vague de la vie se retire, dans toutes les teintes possibles de la vie. Alors, dans ce mouvement de contraction, c’est la déchirure, la dépression, l’absence d’envie, d’inspiration, ou toute autre sensation de perte, d’inconfort, allant du léger au lourd, jusqu’au sentiment de néant parfois. C’est la vague qui emporte avec elle ce qui doit être charrié. Un bout d’érosion qui laisse un sentiment de perte à cet ego qui lutte pour exister, tandis que le rocher, vu de dehors, a imperceptiblement gagné en rondeur. Mais le rocher n’aime pas la rondeur. Il souhaite garder toutes ses aspérités qui, il le croit, lui donne l’illusion d’exister, lui confère une personnalité. Rien de plus impersonnel à ses yeux qu’une face polie, lisse comme une peau de bébé. Et pourtant, il n’a pas de prise sur ce mouvement d’érosion, sur cette danse de la vie qui vient éroder sa surface jusqu’à s’infiltrer dans ses profondeurs à chaque respiration de la vie.

Un jour, peut-être dans cette vie incarnée, la vague le submergera, telle l’eau jaillissant d’un lâcher de barrage. Alors, il n’y aura plus qu’un lac lisse et paisible, le rocher ne sera même plus là pour contempler ce nouveau paysage. Enfin, c’est ce que le rocher aime dire, croyant ce jour lointain, incertain et à jamais devant lui… Et pourtant pendant ce temps, le mouvement de la vie continue à œuvrer inlassablement et il n’y a rien qui peut l’en empêcher. Ni son expansion, ni sa contraction. Le rocher ferait bien de le voir, cela lui éviterait toute tentative de lutte, tout effort inutile et vain, toute agitation inutile pour sa survie. De se détendre surtout, car il n’y a rien qu’il puisse faire depuis un « je » qui se modèlerait lui-même, pas même la possibilité d’interférer dans ce mouvement, ni de l’accélérer, ni de le freiner, quand bien même il croit que cela lui appartient. Là encore, c’est toujours le mouvement de la vie qui est à l’œuvre en lui…

Et s’il est encore tenté de deviner où ce mouvement de vie le mènera, y voyant là encore comme une tentative de contrôler l’incontrôlable, il est loin de pouvoir le faire, car depuis son poste d’observation, il n’est pas en son pouvoir de deviner les élans qui vont jaillir de l’océan de la vie et qui vont l’ébranler, ni d’observer l’impact du mouvement de la vie sur tous les rochers de ce monde et de comprendre ce qui se joue à l’échelle du Tout. Toute idée du paysage en perpétuelle gestation qui est respiré par ce mouvement n’est qu’une idée, toute limitée qu’elle est par son champ de vision restreint. Alors là encore, le rocher dans sa grande impuissance peut se détendre, se laisser être et se laisser faire, car de toute façon, quoiqu’il fait dire aux apparences, c’est la seule chose qu’il peut faire.

Sacred Monsters (2006) Akram Khan et Sylvie Guillem